Si l'ouvrage collectif "Motherhood in the Medieval World" s'inscrit résolument dans le champ historiographique - largement développé depuis les années 1990 - de l'histoire de la maternité et des mères de l'Occident chrétien médiéval et moderne comme l'annonce sans ambiguïté l'introduction par les deux éditrices Kirsty Bolton et Lauren Sisson (9-25) et le confirme l'insertion de l'opus dans la collection de Brepols « Generation. Bodies and Gender in History », son titre généraliste ne doit pas induire en erreur. Le but n'est pas ici de proposer un panorama de l'expérience maternelle médiévale, mais bien plutôt de développer l'idée que la maternité est une construction sociale - c'est-à-dire un rôle performé historiquement situé et élaboré qui dépasse la stricte gestation biologique. Ce faisant, le propos évite l'écueil d'une essentialisation de la maternité pour se concentrer davantage sur les injonctions sociales participant à la définition de la fonction maternelle et des pratiques de maternage. En d'autres termes, le volume - divisé en quatre parties incluant neuf contributions de taille inégale réalisées par de jeunes chercheur·se·s nord-américain·e·s et britanniques s'appuyant sur des sources littéraires, historiques ou religieuses ou encore médicales (principalement dans les chapitres 5 et 6) - entend mettre en lumière le rôle fondamental de la maternité dans les sociétés de l'Occident chrétien dans les domaines politique (chapitres 1, 6 et 9), culturel (chapitre 2 et 5) et religieux (chapitres 2, 3, 4 et 8), ainsi qu'au sein des structures sociales (chapitres 5,6, 7, 8 et 9) de l'Antiquité tardive à la fin du XVe siècle.
La première partie « Encountering Motherhood » (27-65) réunit deux chapitres. Dans le premier, Bradley Phillis (29-46) s'intéresse à la comtesse Richilde de Hainaut († en 1086) et à son agentivité politique liée à son statut de mère dans le conflit de Flandre de 1071 déclenché par les décès de Baudouin V et Baudouin VI de Flandre. L'auteur établit que, selon les sources et leur contexte de production, le rôle de Richilde oscille entre celui d'une dirigeante active et dynamique et celui d'une comtesse passive et effacée. Dans le deuxième chapitre Diane Myers (47-63) questionne la double maternité, biologique et spirituelle, de sainte Anne à travers ses déclinaisons dans les mondes byzantin, carolingien et anglo-normand : cette dernière incarne tour à tour une ancêtre fondatrice de la parenté royale de Jésus et une figure maternante et matricielle de l'humanité du Christ. Si cette première partie s'avère incertaine dans ses intentions - à l'image de son titre-, les deux contributions qui la composent mettent toutefois en évidence la fluidité de la notion de maternité au cours du long Moyen Âge, notion régulièrement remodelée par les impératifs politiques et les attentes sociales.
Plus lisible, la deuxième partie s'attache à explorer les identités maternelles en contexte religieux (« Maternal Identities in Religious Context » 65-95). Analysant les sermons de saint Augustin (354-v. 430) consacrés aux premières martyres chrétiennes d'Afrique romaine Perpétue et Félicité (IIIe siècle), Mary Hitchman (67-82) éclaire les convergences que l'évêque d'Hippone s'efforce d'établir entre maternité et martyre. D'après lui, les deux processus débouchent sur un don de la vie : la première s'avère charnelle, la seconde spirituelle. Ensuite, à partir de sources apocryphes, Harley Campbell (83-94) traite de la maternité d'Ève. Aux antipodes de celle de la Vierge Marie, glorieuse à tous égards, cette expérience maternelle est perçue et vécue comme un terrible fardeau, rappelant sans cesse la Chute et la subordination à la chair.
La partie 3 « Maternal Bodies » (95-144) prolonge les interrogations autour de la maternité biologique, en particulier grâce à deux contributions adoptant un point de vue médical. Dana Oswald (97-106) aborde la surveillance médicale masculine à laquelle sont soumises les femmes enceintes. Elle se traduit par un contrôle étroit de leurs gestes et de leur alimentation : en effet, ces éléments, supposés avoir une incidence directe sur le fœtus, engagent une responsabilité jugée alors trop grande pour être abandonnée aux seules mères. Le travail de Kaitlin Sager (107-125) s'appuie également sur la théorie médiévale de la transmission, en articulant le Roman de Mélusine de Coudrette (actif fin XIVe siècle-début XVe siècle) aux théories de la physiognomie ou physiognomonie - pratique qui prétend déterminer la personnalité d'un individu au regard de son apparence physique, ici monstrueuse, à travers la figure de Geoffroy la Grande Dent, sixième fils de Mélusine. Pour autant la lignée et la transmission peuvent être interrompues si les mères refusent de répondre aux assignations de nourrissage des enfants, plus spécifiquement de leurs fils. Lauren Sisson (127-144) affine la réflexion en examinant le désarroi masculin face à la fonction nourricière des mères. Ce sentiment transparaît de manière saisissante dans la figure outrancière de la mère anthropophage, à la croisée d'une transgression des codes de l'alimentation et d'une subversion des assignations de genre.
Enfin, la dernière partie « Questioning Maternity » (145-178) interroge le cas des femmes nullipares - ou du moins des femmes qui ne sont pas explicitement identifiées comme mères. D'une part, Sara Ameri (147-161) pointe un biais de l'historiographie contemporaine à l'égard de la recluse anglaise Julienne de Norwich (v. 1342-1416). En dépit du caractère lacunaire des rares données biographiques, elle lui attribue la maternité d'un enfant - peut-être décédé lors d'un épisode de peste noire en 1360 - en vue de justifier sa mystique visionnaire habitée par un Christ-mère. D'autre part, Kirsty Bolton (163-178) étudie le personnage de Guenièvre au sein du cycle arthurien canonique, montrant que sa maternité est par essence impossible. Une descendance - qu'elle soit légitime ou adultérine - compromettrait de facto l'arc narratif axé autour du roi Arthur, de son illustre retour et de l'exceptionnalité de son règne.
En somme, l'ouvrage propose pour l'essentiel de discuter des représentations de la maternité médiévale. De fait, le corps de la femme enceinte et de la mère allaitante est finalement moins analysé sous l'angle de son fonctionnement physiologique que comme un miroir de structures et de pratiques sociales médiévales. On peut néanmoins regretter qu'une place plus large n'ait pas été accordée aux implications économiques de la maternité, ainsi qu'au cas des hommes endossant un rôle maternel et des pratiques de maternage. Bien que rapidement mentionnée, cette singularité de la condition maternelle médiévale aurait pleinement sa place dans une recherche visant précisément à dépasser les assignations de sexe et de genre. Si ce volume n'épuise donc pas la question de la condition maternelle et des mères dans l'Occident chrétien médiéval, il constitue toutefois un jalon historiographique nécessaire en participant amplement à leur dé-essentialisation.
Kirsty Bolton / Lauren Sisson (eds.): Motherhood in the Medieval World. Mothers in Literary and Textual Sources, c. 300-1400 (= Generation. Bodies and Gender in History; Vol. 5), Turnhout: Brepols 2026, 180 S., ISBN 978-2-503-61606-3, EUR 90,00
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