Laurence Moulinier-Brogi / Daniel Le Blévec: Le corps au Moyen Âge (= L'Atelier du Médiéviste; Vol. 16), Turnhout: Brepols 2025, 680 S., 38 Farb-, 6 s/w-Abb., ISBN 978-2-503-61340-6, EUR 80,00
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Dernière parution en date de la magistrale collection « L'atelier du médiéviste » des éditions Brepols, Le corps au Moyen Âge, sous la direction de Daniel Le Blévec et de Laurence Moulinier-Brogi, se distingue cependant des autres titres de la série. En effet, si ces derniers sont centrés pour l'essentiel sur les sources et les langues de la médiévistique, celui-ci embrasse plutôt l'environnement global des hommes et des femmes de l'Occident chrétien médiéval - et à ce titre il se place dans la continuité du tome 13 consacré à la Terre - en examinant la place et le rôle du corps au Moyen Âge occidental. Adoptant résolument une démarche d'anthropologie historique, le propos entend explorer les différents aspects de la corporéité médiévale en quinze chapitres de longueur variable.
Dans l'introduction générale (5-21), Daniel Le Blévec et Laurence Moulinier-Brogi situent le recueil dans les grandes dynamiques historiographiques antérieures, initiées par Marc Bloch et prolongées par Jacques Le Goff, caractérisées par de nombreux emprunts aux objets et aux méthodes de l'ethnologie, de l'anthropologie et de la sociologie, et le présentent comme un état de la question réalisé par les meilleur·e·s spécialistes du sujet. Ce faisant, l'ouvrage dépasse sa simple fonction d'instrument de travail : d'une part parce qu'il vient combler un vide historiographique compte tenu du fait que les récentes synthèses d'histoire du corps réduisent le Moyen Âge à la portion congrue et d'autre part, parce qu'il constitue une solide entrée en matière vers de nombreuses pistes de recherche.
Chaque contribution, prise en charge par un·e expert·e de la question, est structurée peu ou prou selon le même schéma : un bilan bibliographique et historiographique mené de manière critique met en lumière des axes de recherche déjà établis ou émergents - en particulier dans le monde francophone, mais pas exclusivement - et débouche in fine sur la présentation de sources commentées - généralement des sources écrites éditées et traduites, mais également des sources iconographiques et matérielles. Ce format fait de l'ouvrage un usuel très efficace, puisque chacun·e - des étudiant·e·s aux chercheur·euse·s confirmé·e·s - peut consulter les sections indépendamment les unes des autres et appréhender aisément les enjeux d'une thématique précise - et cela d'autant mieux que le travail soigné d'édition indique les renvois utiles vers les autres parties. Pour autant, le volume se lit aussi bien d'une traite grâce à une rigoureuse structuration générale.
De fait, l'analyse s'ouvre par le chapitre 2 (Laurence Moulinier-Brogi « Le corps sexué et ses fonctions », 23-97) portant sur la dimension sexuée et les représentations physiologiques du corps dans l'Occident chrétien médiéval - chapitre que l'on peut lire comme une propédeutique posant les principaux jalons de la définition médiévale du corps en Occident. Sur cette base on peut ainsi plus facilement aborder les facettes déclinées dans les chapitres suivants qui étudient la vie du corps et le corps vivant. Naturellement, le chapitre 15 (Cécile Treffort, « Corpus, cadaver. Le corps mort », 627669) clôt l'ensemble par le dossier du corps mort.
Au regard de la nature et de la démarche de l'ouvrage, il semble peu pertinent de résumer ici chacune des contributions : en réalité, l'essentiel se joue plutôt dans la capacité de celles-ci à faire converger différentes perspectives de l'histoire du corps au Moyen Âge.
Plus précisément, le volume questionne de manière minutieuse la dimension physique du corps, y compris dans son fonctionnement physiologique : le corps sexué (23-97), le corps nourri ou affamé (Bruno Laurioux, 99-154), le corps sexualisé (Jacques Rossiaud, 255-291), le corps malade et soigné (Geneviève Dumas et Daniel Le Blévec, 293-342), le corps blessé ou handicapé (Franck Collard, 343381), le corps mourant et mort (627-669). Cette matérialité du corps se combine à de riches analyses sur les représentations du corps : représentations iconographiques (Jean Wirth, 461-484), projections sociales notamment à travers le vêtement (Nadège Gauffre Fayolle, 155-208), représentations spirituelles (Patrick Henriet, 551-591), voire sacrées (Catherine Vincent, 485-549) et représentations politiques (Élisabeth Lalou, 593-625). Surtout, la réflexion se focalise sur les usages du corps dans l'Occident chrétien médiéval dans des chapitres dédiés : usages sexuels (255-291), politiques (593-625), judiciaires (Claude Gauvard, 383-414), esthétiques (Laurence Moulinier-Brogi, 209-254), ludiques (Sébastien Nadot, 415-459) et religieux (485-549 et 551-591) - cependant chacune des contributions interroge semblablement les pratiques sociales du corps. Enfin, il met en regard le corps ordinaire vis-à-vis des corps d'exception propres à la logique chrétienne médiévale : celui du Christ, de la Vierge Marie, des saint·e·s (485-549), des ascètes (551-591) et du roi (563-625).
À terme, il ressort que dans la société de l'Occident chrétien le corps constitue un pivot d'identité et d'identification, à la fois pour chaque individu quel que soit son Âge, son genre, son statut social, mais aussi pour les groupes sociaux et les communautés. A cet égard, tout·e·s les auteur·e·s n'ont de cesse de pointer la fausse évidence consistant à penser le christianisme médiéval comme fondamentalement en opposition, voire en rejet de la corporéité des hommes et des femmes. Au contraire, tout le recueil témoigne de la complexité des combinaisons et des ajustements entre le corps et l'âme au gré des périodes médiévales, des rapports de genre, des conditions politiques et religieuses et des usages du corps.
Servies par une écriture pédagogique évitant tout jargon, les différentes approches proposées fournissent non seulement les références majeures sur le sujet, en mentionnant les grands classiques bibliographiques et les exemples les plus connus, mais indiquent aussi des références plus récentes, y compris des bases de données numériques accessibles en ligne, ainsi que des études de cas originales. Au total, il s'agit donc d'une remarquable synthèse dont l'ambition est parfaitement atteinte, d'autant que le propos est accompagné d'une riche documentation iconographique, publiée majoritairement en couleurs - remarquable effort éditorial donnant à voir l'exceptionnelle production artistique de l'Occident chrétien médiéval.
Anne-Laure Méril-Bellini delle Stelle